Catharsis

Qui a coulé le Cheonan ?

Nouvelles tensions intercoréennes et relations sino-américaines

par Saïd Ahmiri

26 mars 2010, 21h22, une explosion retentit à bord de la corvette militaire sud-coréenne Cheonan, coulant en 20 minutes à peine 60 % du bateau coupé en deux. Plusieurs raisons ont tout de suite été évoquées : Une torpille sous-marine, un rocher, une mine de mer. D’autres ont affirmé avoir vu un sous-marin nord-coréen émerger de l’eau quelques minutes après la disparition du Cheonan. Près de deux mois après le naufrage dans la Mer Jaune au large de l’île sud-coréenne Baengnyeong, le bilan fait état de 46 marins morts dont 8 sont toujours portés disparus. C’est la pire catastrophe maritime de la République de Corée depuis 1974 quand un navire de débarquement de la marine a chaviré tuant 159 marins. La précédente accusation d’attaque nord-coréenne remonte à 1987 où 115 personnes ont été tuées suite à l’attentat contre un Boeing de la Korean Airlines, attribué à des agents nord-coréens. Une nouvelle étape importante dans la multipolarisation du monde se joue dans la péninsule coréenne avec des répercussions géostratégiques majeures dans les Océans Indien et Pacifique. Washington insiste, Tokyo encourage, Séoul réfléchit, Pyongyang est sur le pied de guerre et Pékin modère. 

L’enquête internationale et la piste de Sakai

15 avril 2010, le Cheonan a refait surface afin de permettre aux enquêteurs d’expliquer aux familles ce qu’il s’est réellement passé dans la nuit du 26 mars. Les conditions météorologiques ont été avec les enquêteurs qui ont pu sans soucis remonter le navire qui se trouvait à 25 mètres de profondeur, la veille de 9h à 12h11. La corvette, un vaisseau de 1.200 tonnes et de 88 mètres de long, remonté par une grue géante installée en pleine mer, contenait 36 corps de marins. 2 marins avaient été retrouvés en mer au fil des jours mais il manquait encore 8 personnes qui composaient l’équipage du navire qui étaient encore à bord lors du naufrage. En tout, ce sont 46 des 104 marins qui sont décédés dans cet incident dramatique qui a profondément secoué la Corée du Sud où cinq jours de deuil avaient été décrétés.

40 personnes de l’armée sud-coréenne sont ensuite entrées dans la carcasse pour récupérer les 36 corps des marins. Ceux-ci ont été recouverts de linceuls blancs et transportés sur le navire Dokdo où ils ont pu être identifiés. Une équipe d’investigation internationale a été mise en place avec des experts civils et militaires provenant d’Australie, du Canada, des Etats-Unis, de Grande-Bretagne et de Suède qui se sont réunis en Corée du Sud pour analyser la carcasse. D’après les images tournées par les médias sud-coréens, il a été possible de constater que la quille du bateau ne semblait pas avoir été très endommagée et que l’armement qui se trouvait à bord était apparemment intacte.

Les premiers éléments de l’enquête rapportent que l’explosion qui a coupé la corvette en deux ne viendrait pas de l’intérieur du Cheonan, mais bien de l’extérieur. Les officiels de l’armée ont en tout cas défendu cette thèse qu’ils soutiennent encore aujourd’hui. Par ailleurs, des bateaux de la marine sud-coréenne équipés de sonar et de caméras sous-marines ont quadrillé le secteur étendu pour collecter les débris et tenter de retrouver la mine ou la torpille qui serait à l’origine de l’incident. Dès le début, le président de la Corée du Sud, Lee Myung-Bak, a suivi de très près cette affaire devenue nationale.

Dans un premier temps, ce sont quatre scénarii possibles qui ont été évoquées : une torpille issue d’un sous-marin de poche nord-coréen, une mine sous-marine laissée par la République populaire démocratique de Corée du Nord (RPDC) ou la République de Corée du Sud (RCS), une explosion à bord du bateau ou une fissure de la coque due à un mauvais entretien. L’explosion externe a tout de suite été favorisée. En effet, la structure du navire ayant été repliée vers le haut, il semblerait que l’explosion ait eu lieu sous le navire de guerre.

Selon les conclusions de l’enquête internationale rendue publique jeudi dernier, l’attaque contre la corvette Cheonan a probablement été menée par un sous-marin de poche nord-coréen. « Plusieurs petits sous-marins soutenus par un navire d’assistance ont quitté une base navale nord-coréenne située en Mer Jaune deux à trois jours avant l’attaque et ont regagné la base deux ou trois jours après », selon le rapport. Pour la Corée du Sud, les Etats-Unis et le Japon, c’est une torpille nord-coréenne qui a coulé le Cheonan. Affaire classée. Toutefois, d’importantes questions embarrassantes ont été ignorées ou supprimées par les États-Unis et les autorités sud-coréennes.

L’incohérence de l’attaque à la torpille émet une curieuse anomalie. La détonation de la torpille aurait du normalement suivre l’impact contre la coque du Cheonan et non à proximité. L’hypothèse d’une auto-destruction volontairement provoquée de la torpille ne semble pas suivre la route et soulève de nombreuses questions. Pourquoi lancer une torpille dans le but de détruire, partiellement voir totalement, un navire militaire mais la faire exploser avant d’atteindre sa cible ? Etait-ce une tentative d’intimidation de la part de Pyongyang ? Ou une riposte punitive suite aux exercices américano-sud-coréens Key Resolve & Foal Eagle ? Y a-t-il eu des divergences internes au sein des forces armées nord-coréennes dans les dernières minutes ? Y a-t-il eu un autre élément non cité dans la trajectoire de la torpille comme la présence d’une mine ou d’un rocher voir d’un sous-marin étatsunien ? Dans le premier cas, quelle chance infime existait-t-il pour que l’impact de la torpille de 250 kg contre la mine se produise au moment même où le Cheonan passait ? Si cela devait se confirmer, on ne peut que souligner l’incroyable talent et la précision des sous-mariniers nord-coréens évoluant à bord de sous-marins primitifs. Dans le second cas, ne faudrait-il pas considérer comme de l’imprudence de la part de l’équipage militaire du Cheonan de n’avoir pas repérer le rocher dans un secteur de navigation peu profond ?

Ces deux cas n’ont évidemment aucun sens, au premier regard. C’est ce qui nous emmène à nous pencher sur la piste et les hypothèses d’un journaliste indépendant japonais, Tanaka Sakai. Lors d’un passage à la télévision sud-coréenne, Tanaka Sakai a présenté divers rapports de presse et montré plusieurs photographies, dont certaines ont été supprimées par la suite par les autorités sud-coréennes. Pourquoi ? Les lieux au centre de la scène comportent une série de facteurs, certains bien documentés, d’autres spéculatifs, qui ont été déformés ou tus par les discours officiels tant étatsunien que sud-coréen. Pourquoi ? Dans son récit, il révèle l’emplacement de l’exercice militaire américano-sud-coréen qui était en cours au moment de l’incident et la possibilité que le naufrage du Cheonan ne soit autre que la conséquence d’un tir ami. Ceci pourrait dès lors expliquer l’auto-destruction volontairement provoquée de la torpille. Tanaka Sakai a présenté des preuves suggérant qu’un sous-marin nucléaire étatsunien était stationné à proximité de l’île Baengnyeong et qu’il a été coulé avec le Cheonan l’ayant attaqué en pensant qu’il s’agissait d’un sous-marin nord-coréen. Il y aurait donc eu un second naufrage. Le journaliste japonais a également estimé qu’il y avait eu plusieurs anomalies dans les opérations de sauvetage des marins portés disparus ainsi que dans les événements qui ont entraîné la mort d’un plongeur sud-coréen dans la tentative de récupération de la corvette. 

un exercice de rappel à Pohang, en Corée du Sud, pendant les manoeuvres militaires Key Resolve & Foal Eagle

Les exercices militaires de grande envergure Key Resolve & Foal Eagle sont menés chaque année conjointement par les forces armées étatsuniennes et sud-coréennes. Des exercices militaires, approuvés par le Prix Nobel de la Paix 2009, qui sont de nature à aggraver les tensions dans la péninsule coréenne, déjà très vives après un affrontement en Mer Jaune entre les marines des deux Corée, en novembre 2009. Selon une annonce conjointe américano-sud-coréenne, Key Resolve & Foal Eagle, commencés le 8 mars, auraient dû être achevés le 18 mars, mais un exercice effectif a été prolongé jusqu’au 30 avril. Le jour de l’incident, l’exercice était donc toujours en cours mais cependant, les autorités sud-coréennes ont annoncé que le Cheonan ne participait pas à l’exercice. Il est possible que l’annonce s’écarte de la réalité. Ces exercices d’invasion et d’occupation sont directement et explicitement dirigés contre la Corée du Nord et représentent un important facteur de guerre intercoréenne selon l’organisation pacifique SPARK (Solidarity for Peace And Reunification of Korea). Dans un communiqué paru le jeudi 25 février 2010, l’état-major de la RPDC avait ainsi accusé Séoul et Washington de chercher délibérément l’affrontement en jouant les pompiers pyromanes, déclarant qu’elle ne restera pas « le spectateur passif de cette grave situation créée par les provocateurs. » En conclusion, le communiqué de l’Armée populaire de Corée affirmait que, si les exercices américano-sud-coréens avaient lieu malgré les avertissements répétés, l’état-major nord-coréen se tiendrait prête à réagir « en mobilisant tous ses moyens offensifs et défensifs, dont sa force de dissuasion nucléaire. »

Personne n’a oublié l’opération false flag étatsunien dans le déroulement des incidents du Golfe de Tonkin qui déclenchèrent l’engagement ouvert des États-Unis dans la guerre du Viêt-Nam. Nous savons que les enjeux géopolitiques et géostratégiques régionaux pour la Chine sont énormes et à la veille des élections en Corée du Sud, au mois de juin, les Etats-Unis ne souhaitent pas que ces questions embarrassantes empiètent sur les bonnes relations américano-sud-coréennes militaires. La crainte étatsunienne repose sur un déplacement ou un transfert de l’autorité du commandement militaire sud-coréen en 2012. Il y a des implications entre la RPDC et les USA/RCS d’une part, et pour le stationnement permanent des armes nucléaires et sous-marins nucléaires étatsuniens dans les eaux sud-coréennes d’autre part. Surtout, il y a une possibilité imminente qu’une nouvelle guerre éclate dans la péninsule coréenne à un moment où la Corée du Sud a coupé tous ses échanges avec Pyongyang et se dirige vers l’exigence d’imposer des sanctions de l’ONU.

La mystérieuse troisième bouée

Alors que l’incident du Cheonan attire toute l’attention et fait beaucoup de bruit, le second naufrage du sous-marin étatsunien à plusieurs kilomètres du site du naufrage de la corvette sud-coréenne n’a guère été signalé et personne n’en parle, hier comme aujourd’hui. Pourquoi ? Un objet colossal, que tout désigne comme un sous-marin étatsunien, a été retrouvé par l’une des équipes de recherche RCS au début du mois d’avril. Par ailleurs, révélé par KBS TV, un hélicoptère étatsunien a été filmé en train de transporter le corps d’un soldat, apparemment d’origine étatsunienne, ramené depuis la troisième bouée qui borde la falaise de l’île sud-coréenne Baengnyeong. Comment un plongeur professionnel des forces armées étatsuniennes a-t-il pu trouver la mort dans des eaux peu profondes ? Que faisait-t-il là à 6 km au nord-est du site du naufrage de l’arrière de la corvette sud-corvette et à près de 2 km au nord-ouest du site du naufrage de la tête du Cheonan ? Que cherchait-t-il réellement à proximité de la falaise de l’île Baengnyeong ?

Le plan général des recherches sous-marines : les deux points bleus marquent les emplacements des deux bouées où sont localisées les deux parties du Cheonan. Malgré les recherches en cours, le troisième bouée n'est pas affichée.

carte KBS TV de l’emplacement des bouées : la première (à gauche) est le site de naufrage de l’arrière du Cheonan, la seconde (à droite) est le site de naufrage de la tête du Cheonan, la troisième (au milieu) est le site du naufrage du sous-marin étatsunien.

Dans le cadre de la recherche sous-marine, un membre de l’unité spéciale de la marine sud-coréenne, UDT-SEAL (Underwater Demolition Team, Sea Air Land) l’adjudant Han Joo-ho, a perdu connaissance et est décédé plus tard dans des conditions tout aussi mystérieuses. Tout en recueillant des informations sur la mort de l’adjudant Han, KBS TV a appris que son décès a eu lieu, ni près du lieu où l’arrière du navire a été trouvé, emplacement de la première bouée, ni près du lieu où la tête du navire a été trouvée, emplacement de la deuxième bouée. Au contraire, le corps du plongeur militaire, donc un professionnel bien entraîné, était à 6 km à l’est de la première bouée, à proximité de la troisième bouée qui est un endroit qui n’avait rien à voir avec le naufrage du Cheonan. Que cherchait-t-il lui-aussi à cet endroit ? Comme le montre la photo ci-dessous, les recherches sur le site de la troisième bouée ont lieu à quelques centaines de mètres à peine de la falaise de Baengnyeong. Des rapports de Séoul ont affirmé qu’il s’agissait de l’emplacement des recherches pour les survivants du Cheonan.

le site des recherches de la troisième bouée près de l'île Baengnyeong

Lorsqu’un bateau est découvert sur le lit de mer, les plongeurs connectent une corde de la bouée au bateau coulé, de sorte que l’emplacement peut être spécifié par le haut et aisèment repérable. Après l’explosion qui a divisé le corvette sud-coréenne en deux parties, les deux parties séparées ont été rapidement entraînées à la dérive par la marée. Les deux parties ont été découvertes à une distance de 6,5 km l’une de l’autre. Si les tonnes de métaux de la corvette ont été entraînées vers l’ouest par la marée, est-t-il possible que les 70-75 kg d’un être humain normalement constitué soient entraînés à la dérive et à contre-courant vers le nord-est pour se retrouver à proximité de la falaise ? Pas même l’explosion précédant le naufrage du Cheonan ne serait expliquer que les marins portés disparus, en supposant qu’ils aient été envoyés dans les airs par le souffle de l’explosion, se soient retrouvés dans ce si lointain secteur de recherche.

la connexion de la bouée n°1 (arrière du Cheonan)

 

 

la connexion de la bouée n°2 (tête du Cheonan)

Plongeant là où sera donc posée la troisième bouée, est-ce que l’adjudant Han Joo-ho aurait-t-il découvert la présence d’un bâtiment de guerre étranger qui aurait coulé, peut-être un sous-marin nucléaire étatsunien ? Comment a-t-il coulé ? C’est une autre zone d’ombre mais nous avons encore en mémoire le naufrage du sous-marin russe K-141 Koursk. Si la présence de plusieurs sous-marins de poche nord-coréens se confirmait, il n’est alors pas impossible d’envisager qu’ils avaient localisé le sous-marin étatsunien se trouvant à la limite de la ligne de démarcation intercoréenne ou qu’ils avaient été envoyés avec l’intention de le débusquer de sa planque stratégique voir même de l’envoyer par le fond. Dès lors, une bataille sous-marine aurait bel et bien eu lieu au même moment où la corvette sud-coréenne se trouvait dans les parages. Dans ces conditions hypothétiques, le naufrage accidentel du Cheonan pourrait être le résultat d’un tir ami si la corvette a été heurtée par une torpille étatsunienne qui était destinée à l’un des mini sous-marins nord-coréens.

l'adjudant Han Joo-ho de l'UDT-SEAL

Pourquoi, dès la découverte de l’adjudant Han, la marine étatsunienne s’est-t-elle précipitée dans cette direction sans attendre d’atteindre les niveaux de décompression nécessaires pour lancer ses recherches sous-marines avant l’envoi de troupes sud-coréennes sous l’eau ? Avaient-t-ils quelque chose à cacher ? Bien que la durée du temps de sécurité pour la plongée est aussi courte que quinze minutes, l’armée étatsunienne a poussé les plongeurs sud-coréens de l’UDT-SEAL à venir faire des recherches à l’intérieur du mystérieux bâtiment coulé de sorte que même les membres qualifiés de l’UDT-SEAL perdent connaissance les uns après les autres. C’est dans cette situation qu’est survenu l’accident mortel de l’adjudant Han et peut-être du soldat étatsunien. Certains agents de l’UDT-SEAL ont affirmé que « les plongeurs américains ont refusé d’effectuer une telle opération dangereuse, alors ils ont fait appel à notre équipe pour faire le travail. » La marine étatsunienne aurait donc délibérément cherché à mettre en danger la vie des plongeurs sud-coréens de l’UDT-SEAL.

La bonne planque de Baengnyeong

Ce qui est intéressant est l’analyse topographique de l’environnement de la troisième bouée. Le sous-marin étatsunien a coulé à plusieurs centaines de mètres au large de la côte, près des falaises qui sont appelés Yongteurim Rocks, du côté sud de l’île Baengnyeong. Autour de l’île Baengnyeong, il y a de nombreux hauts-fonds où les sous-marins peuvent s’échouer sous l’eau en heurtant des rochers, mais la mer du côté sud en face de la falaise est profonde. Les côtés est et nord sont divisés par la terre et si les Nord-Coréens essayent de regarder Baengnyeong depuis leur territoire, ils ne seraient pas en mesure de localiser un sous-marin sous l’eau du côté sud de l’île. La Corée du Nord reconnaît la zone maritime autour de l’île Baengnyeong comme territoire de la Corée du Sud. Par conséquent, un navire de surface et un sous-marin en mouvement près de l’île ne seraient pas attaqués par l’armée nord-coréenne, ce qui en fait donc un lieu sûr pour y cacher un sous-marin dotés d’armes nucléaires.

l'île sud-coréenne Baengnyeong (la ligne rouge marque la ligne de démarcation des Corée)

En cas d’attaque nucléaire nord-coréenne, la riposte étatsunienne serait déclenchée avant même qu’une arme nucléaire nord-coréenne n’atteigne la côte ouest des Etats-Unis ou des bases militaires au Japon et très rapide serait la destruction de la Corée du Nord. S’appuyant sur ces informations géographiques, c’est ce qu’affirme le romancier coréen Soo Hyon-o, un spécialiste des affaires militaires, qui a déclaré sur le site internet du journal nord-coréen Jaju Minbo : « Peut-être que le sous-marin américain a adopté une posture de guerre imminente. Ce qui signifie qu’il pouvait envoyer un missile vers la Corée du Nord en cas d’urgence sous l’eau près de l’île Baengnyeong. En utilisant les roches à la base de l’île, il peut intercepter les communications nord-coréennes de la rive opposée de l’île. »

Baengnyeong est le point le plus proche en Corée du Sud de Pyongyang, environ 170 kilomètres. Pour les militaires américano-sud-coréens, c’est le meilleur endroit pour contre-attaquer en cas d’urgence, et il est également bien placé pour l’interception radio. Si les États-Unis mettent un sous-marin près de l’île Baengnyeong, il reste pendant une longue période dans le cas d’une attaque nord-coréenne sur Séoul où le sous-marin pourrait riposter avec un missile balistique ou de croisière en quelques minutes.

Un sous-marin utilisé pour une telle opération est sans aucun doute un sous-marin nucléaire, qui peut rester sous l’eau pendant un mois. Un sous-marin nucléaire extrait l’oxygène en utilisant l’énergie électrique produite par le réacteur nucléaire par électrolyse de l’eau de mer. Contrairement à un sous-marin conventionnel à propulsion diesel, un sous-marin nucléaire n’a pas besoin de faire surface. De nombreux sous-marins nucléaires étatsuniens peuvent ainsi être chargés avec des missiles nucléaires. Afin de lutter contre la Corée du Nord, qu’ils prétendent être doté d’armes nucléaires, la marine étatsunienne pourrait constamment maintenir un sous-marin nucléaire armé du côté sud de l’île Baengnyeong, point le plus proche de la Corée du Nord.

Installé une dissuasion nucléaire terrestre sur l’île Baengnyeong serait aussitôt critiqué par Pyongyang et forcément par Pékin. De plus, la destruction d’une telle installation serait impérative et immédiate en cas de guerre intercoréenne.

De nombreux sous-marins nucléaires étatsuniens ont plus de 100 membres d’équipage. Ils fonctionnent par équipe de jour et de nuit. Si un sous-marin étatsunien a plongé sous la troisième bouée, il pourrait y avoir eu de nombreuses victimes. Un nombre qui pourrait être comparable ou supérieur à celui des morts du naufrage du Cheonan. Il y a aussi la crainte d’une fuite radioactive d’une ogive nucléaire. Possible raison pour laquelle l’armée étatsunienne se hâta de se mettre à la recherche de leurs sous-mariniers. C’est pourquoi l’équipe militaire UDT-SEAL a été réclamée pour procéder à la fouille à la hâte malgré les risques connus. La mort de l’adjudant Han en service s’est produite dans ces conditions.

Tir ami ou attaque ennemie ?

L’article du Jaju Minbo, qui a analysé le rapport de KBS TV, écrit qu’un sous-marin nord-coréen est venu par le sud, a attaqué le Cheonan et le sous-marin étatsunien, et peut avoir coulé les deux bâtiments. Toutefois, selon l’avis de Tanaka Sakai, la possibilité pour que la RPDC fasse cela est extrêmement faible. Le Jaju Minbo, un proche journal de gauche en Corée du Nord, a peut-être simplement et plus que certainement voulu montrer la puissance de l’armée nord-coréenne.

Comme indiqué, un exercice militaire conjoint était en cours ce jour-là près de l’île Baengnyeong et il est fort probable que le Cheonan était sur le site dans le cadre de l’exercice. Si un exercice militaire se déroulait effectivement et que le Cheonan n’y participait pas comme les autorités sud-coréennes l’avaient annoncée, d’autres navires des Etats-Unis et de Corée du Sud étaient présents dont les vaisseaux Dokdo et Sokcho ainsi que le navire de surface étatsunien qui a immédiatement participé aux opérations de sauvetage.

Donc, si un sous-marin nord-coréen n’a pas attaqué la corvette sud-coréenne ou le sous-marin étatsunien, les Etats-Unis et la Corée du Sud auraient farouchement contre-attaqué et coulé le sous-marin nord-coréen se trouvant dans les eaux territoriales sud-coréennes. Même s’ils ne l’ont pas coulé et qu’il se soit échappé, s’il y avait eu une attaque nord-coréenne, les États-Unis et la Corée du Sud pourraient alors faire obstacle à la position de la justice pour avoir simplement voulu se défendre. Par conséquent, ils auraient immédiatement annoncé qu’une bataille en Mer Jaune avait bel et bien eu lieu. Ce qu’ils n’ont pas fait et au-delà de cette position défensive, ils avaient annoncé dans un premier temps que la Corée du Nord n’était pas responsable du naufrage du Cheonan. Alors la question se pose à nouveau : « qui a tiré sur le Cheonan ? »

Hélice de la torpille nord-coréenne. En 60 jours, des balanes ou des animaux marins peuvent-ils en aussi peu de temps, au fond de l’eau, investir autant du métal ?

Il y a fort à parier que la Corée du Nord a cru que les États-Unis et la République de Corée exploitaient l’exercice militaire conjoint comme un prétexte pour se déplacer vers le nord afin d’attaquer ses installations nucléaires. Rusant de procéder à un exercice militaire comme couverture pour une attaque réelle correspond à une plausible stratégie militaire des États-Unis. Pour la Corée du Nord, l’attaque dans une telle situation aurait été suicidaire car il aurait donné aux États-Unis et à la République de Corée un excellent prétexte pour déclencher une guerre, en d’autres termes un casus belli.

Si le Cheonan n’a pas été coulé par une torpille nord-coréenne, la possibilité restante est qu’une erreur se soit produite. Tanaka Sakai soupçonne que la Maison Blanche et/ou le Pentagone n’ont pas tenu informé la République de Corée de la présence d’un sous-marin nucléaire en poste près de l’île Baengnyeong. Si le sous-marin étatsunien qui a sombré à la troisième bouée soit resté en plongée pendant une longue période, il s’ensuit donc en toute logique qu’il ne devait pas participer à l’exercice en commun ce jour-là. Il avait d’autres fonctions.

Tanaka Sakai pense qu’il est probable que le sous-marin étatsunien, qui était au large de la côte sud de l’île Baengnyeong, ait été repéré par la corvette sud-coréenne Cheonan qui est arrivée plus près du rivage que prévu et a tiré en le prenant pour un sous-marin nord-coréen. Lorsque le sous-marin étatsunien a riposté, les deux bâtiments ont coulé dans une « attaque amicale » en raison d’un malentendu appuyé des décisions militaire du Pentagone et/ou politique de la Maison Blanche de ne peut pas prévenir la Corée du Sud de la présence d’un de leurs sous-marins. Le sous-marin étatsunien doit avoir eu connaissance de l’approche du Cheonan à l’aide de son sonar passif utilisé pour la réception des communications. Mais si la volonté de l’armée étatsunienne a été de maintenir la présence secrète d’un sous-marin nucléaire dans les eaux de la République de Corée, le sous-marin étatsunien n’était pas autorisé à communiquer par radio avec le Cheonan pour le prévenir sans risquer de compromettre sa position autant que provoquer un incident diplomatique entre Washington et Séoul. L’absence de réponse par radio aux éventuelles mises en garde du Cheonan a probablement appuyé la considération qu’il s’agissait d’un sous-marin nord-coréen, peut-être en poste d’observation de l’exercice militaire américano-sud-coréen. Une autre question laissé en suspens : « pourquoi les Etats-Unis n’ont pas prévenu la Corée du Sud de la présence dans leurs eaux d’un de leurs sous-marins ? »

Dans les faits, le Cheonan a été attaqué à bâbord, le côté gauche du navire. Séoul a annoncé que le Cheonan était dans une position dirigée vers le nord-ouest, le côté tribord face à l’île Baengnyeong et si c’est vraiment le cas, alors le Cheonan se trouvait face à la mer ouverte. Comment lors de l’explosion ou du naufrage, le Cheonan se serait-t-il inversé de 180° pour se retrouver face au sud-est ?

Au nord du Cheonan, le sous-marin étatsunien près de la rive aurait donc attaqué du côté sud de l’île, dos à la mer ouverte. L’impact de la torpille heurtant le Cheonan serait donc à tribord si la corvette sud-coréenne était effectivement dirigée vers le nord-ouest. Ceci contredit l’hypothèse ci-dessus. Sauf que la possibilité existe que les autorités sud-coréennes aient annoncé la direction du Cheonan en sens inverse pour volontairement cacher le tir ami. S’ils ont annoncé que le Cheonan ait été attaqué du côté de l’île, alors la théorie de l’attaque nord-coréenne ne tient pas la route puisque, pemièrement, le sous-marin nord-coréen venu par le sud n’aurait certainement pas attaqué un bâtiment de guerre sud-coréen en se trouvant dans les eaux sud-coréennes sans révéler sa position aux autres bâtiments présents dans la région dont un navire de surface étatsunien, et deuxièmement, l’impact de la torpille nord-coréenne aurait eu lieu du côté tribord de la corvette sud-coréenne dirigée vers le sud-est, dos à la mer ouverte, et c’est du côté bâbord que le Cheonan a été touché. Tous les soupçons d’un tir ami paraissent sans contexte.

Multipolarisation de la péninsule coréenne

Donald Kirk, un journaliste étatsunien en Corée du Sud, qui est familier avec la situation militaire étatsunienne, a comparé l’incident du Cheonan au 11 Septembre, comme d’autres l’avaient également comparé au naufrage du Koursk. Certaines personnes disent que cela va trop loin. Un député de l’opposition de l’Assemblée nationale de la République de Corée a contesté Park Yongson, le ministre de la Défense Nationale, exigeant que toute la vérité soit révélée en notant que le naufrage du Cheonan a pu être une erreur commise par l’armée étatsunienne. Il a été critiqué par les médias de droite comme « un membre fou du Congrès qui croit aux théoriciens de la conspiration. » Après le naufrage du Cheonan, si les États-Unis et la République de Corée avaient annoncé que le Cheonan a été attaqué par la Corée du Nord et qu’ils auraient contre-attaqué, le résultat aurait été une guerre à grande échelle.

Lee « Bulldozer » Myung-Bak

Massivement relayé par les médias de masse à travers le globe, ce n’est pas une mine qui a coulé le Cheonan mais bien une torpille nord-coréenne CHT O2D de 250 kg. Des traces d’explosifs ont été détectées sur la carcasse de la corvette. La Corée du Nord a ainsi été rendue responsable la semaine dernière par des enquêteurs internationaux du torpillage du Cheonan. Une énième question qui vient naturellement à tous les esprits est : « comment le gouvernement de Lee Myung-Bak va-t-il gérer ce problème ? » La droite sud-coréenne exige que le gouvernement contre-attaque. L’affaire du naufrage du Cheonan influencera grandement la campagne électorale. Pour le moment, le choix d’un conflit est à écarter. La Corée du Sud n’osera jamais affronter ses frères ennemis du Nord, une puissance nucléaire. Aucune réaction ? Le « Bulldozer », comme il était appelé à son précédent poste chez Hyundai, n’a pas l’intention d’en rester là. Donc pas de réactions militaires, mais probablement des sanctions économiques qui seront suivies par de nouvelles sanctions onusiennes.

La population, elle, n’aura pas attendu la réaction des autorités. Elle n’a pas hésité à faire revivre les campagnes de propagande anti-nord-coréenne sur la zone démilitarisée. Le gouvernement temporise en tentant de ralentir les échanges commerciaux intercoréens. Les autorités ont d’ors et déjà interdit aux bateaux nord-coréens d’emprunter le détroit de Jeju, séparant l’île du continent. La mesure n’a rien d’exceptionnelle. Toutefois, la Corée du Nord a besoin de la pêche et de l’aide commerciale sud-coréenne pour faire subsister sa désastreuse situation d’Etat.

Pour Séoul, il n’est pas question de revenir sur l’accord intercoréen signé en 2004 sous lequel les deux Corée se sont engagés à limiter toute activité de propagande sur la ligne militaire de démarcation. Accord qui autorise pourtant également le passage des bateaux nord-coréens dans le détroit de Jeju. En cas de menace de Pyongyang, l’argument de Séoul sera simple : c’est Pyongyang qui a commencé en envoyant un sous-marin dans l’espace maritime sud-coréen. La Corée du Sud, qui joue un rôle de régulateur quant à la sécurité de la zone nord-est asiatique, ne cherche pas à trop provoquer son frère ennemi. L’enquête internationale ayant bien révélé que le tir de torpille était nord-coréen, le problème sera porté devant le Conseil de Sécurité des Nations Unis (CSNU) dans les prochaines semaines. Possédant un droit de véto au CSNU, la Chine, dont le président Hu Jin-Tao a accueilli le dictateur Kim Jong-Il il y a deux semaines, aura encore une fois un rôle clé du médiateur pour ce qui est des questions diplomatiques intercoréennes.

Le mardi 25 mai 2010, pratiquement deux mois jour pour jour après le double naufrage, Pyongyang a décidé de rompre toutes ses relations avec Séoul ainsi que les communications entre les deux pays. La frontière intercoréenne est à deux doigts d’être fermée. L’armée nord-coréenne accuse la marine sud-coréenne d’avoir pénétré dans ses eaux territoriales et menace à présent son voisin d’une réponse militaire. En dix jours, affirme la RPDC, des dizaines de navires sud-coréens ont franchi la frontière maritime. Les Nord-Coréens ont fait savoir qu’ils expulseraient tout le personnel sud-coréen travaillant dans le complexe industriel de Kaesong, situé au nord de la ligne de démarcation, mais financé par la Corée du Sud. Tous les navires et avions sud-coréens se verront en outre interdire l’accès aux eaux maritimes et à l’espace aérien nord-coréen. Kim Jong-Il a placé son armée en état d’alerte après que Séoul a menacé de « faire payer » à Pyongyang le prix du naufrage de sa corvette Cheonan. Selon des transfuges nord-coréens, Pyongyang a effectivement placé ses forces armées en état d’alerte. Les marchés boursiers de la région, inquiets des risques de conflit, ont lourdement chuté.

Les provocations répondent aux menaces. Pyongyang a aussitôt haussé le ton, comme à l’accoutumée. « Nous prendrons des mesures énergiques, parmi lesquelles une guerre généralisée, si des sanctions sont imposées à la Corée du Nord », ce sont dans ces termes que la Commission de la Défense nationale, le plus puissant organe du régime communiste nord-coréen, a une nouvelle fois mis en garde la Corée du Sud. Moscou et Pékin ont appelé les Corée à la retenue. « Nous espérons sincèrement que toutes les parties concernées garderont le calme et feront preuve de retenue », a dit la porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois, Mme Jiang Yu. Elle a rajouté « nous pensons que le dialogue est préférable à la confrontation. »

Diplomatie toujours, la Corée du Sud a tenté ce mardi d’obtenir le soutien de la Chine, solide allié de la Corée du Nord, pour imposer des sanctions contre Pyongyang. « La Chine semble comprendre le sérieux de la situation », a déclaré un responsable ministériel sud-coréen à l’issue de discussions entre Wu Dawei, émissaire chinois, et le ministre sud-coréen des Affaires étrangères, Yu Myung-Hwan, ce dernier s’activant pour s’assurer d’un soutien international.

Un autre son de cloche résonne dans la presse asiatique. Le South China Morning Post cite un officiel du ministère des Affaires étrangères à Séoul qui pointe du doigt Pékin : « Nous sommes certains que la Chine, voudra passer l’éponge. Mais les choses ne sont pas si simples. Ils doivent comprendre que pour la Corée du Sud l’affaire est énorme, et bien plus grave qu’un test nucléaire. 46 marins ont été tués. C’est un acte de guerre, qui exige une réponse ferme. »

Si, à l’instar de nombreux pays qui se sont unies au concert de condamnations internationales, les Etats-Unis ont fermement condamné l’attaque nord-coréenne contre le Cheonan, Pékin, en revanche, a accueilli les résultats de l’enquête avec prudence, refusant de condamner Pyongyang. Pékin a ainsi consciencieusement évité de prendre partie en émettant le souhait de faire sa propre évaluation sur le naufrage, malgré les appels de la secrétaire d’Etat étatsunienne Hillary Clinton à soutenir Séoul et les nombreux entretiens à ce sujet pendant les deux jours de Dialogue stratégique et économique sino-américain dans la capitale chinoise. « Les Nord-Coréens ont créé une situation extrêmement précaire dans la région, une situation dont chaque pays voisin immédiat ou proche de la Corée du Nord comprend qu’elle doit être circonscrite », a-t-elle lancé lundi. Les pressions de Washington tombent sans surprise dans l’oreille d’un sourd. De toute façon, la délégation étatsunienne ne s’attendait pas à obtenir le soutien de la Chine dans l’immédiat.

Bien qu’elle se dite « très préoccupée », la Chine se garde encore de durcir leurs discours à l’égard de son allié. Laconique, le porte-parole chinois, Ma Zhaoxu, a ajouté que son pays « a toujours été engagé dans le maintien de la stabilité en Asie du Nord-Est et dans la péninsule coréenne. » L’objectif des Etats-Unis est clair, infléchir la position chinoise indispensable dans la gestion du dossier nucléaire nord-coréen dans le cadre du groupe des Six. Ce dialogue, avec les Etats-Unis, le Japon, la Russie et les deux Corée, a pour but de négocier avec Pyongyang l’abandon de son programme nucléaire. Pékin héberge depuis 2003 ces négociations dont la Corée du Nord a claqué la porte l’an dernier après sa condamnation à l’ONU suite à un nouvel essai nucléaire.

les deux Corée

Ces menaces et provocations interviennent dans un climat de Guerre Froide entre les deux pays séparés par la guerre de Corée (1950-53). Hillary Clinton est en visite à Séoul, ce mercredi 26 mai, et sera suivie vendredi par le Premier ministre chinois Wen Jiabao. « Dès 1950, des combattants chinois ont investi la péninsule pour prêter main forte à leurs camarades de la République populaire démocratique de Corée », a rappelé le Council on Foreign Relations (CFR). Aujourd’hui, le soutien de Pékin à Pyongyang est militaire, politique, mais aussi économique, souligne le CFR dans un article daté de l’été 2009. « La Chine est le plus gros partenaire commercial de la Corée du Nord, et son principal fournisseur de nourriture, d’armes et d’énergie ». A chaque nouvelle crise entre Pyongyang et Séoul, la Chine s’est opposée à des sanctions économiques au CSNU qui pourraient venir à bout du régime de Kim Jong-Il. Comme le signale Juliette Morillot, « l’attitude de Pyongyang correspond au cycle des quatre saisons. A la même époque printanière, depuis trois ou quatre ans, la tension monte d’un cran. Puis, après une amélioration au cours de l’été, la Corée du Nord tire un coup de semonce à l’automne. Enfin, l’hiver venu, on se calme, les aides peuvent reprendre. » La journaliste spécialiste de la péninsule coréenne explique également pourquoi la Chine ne souhaite pas que le régime de Pyongyang s’effondre. « Pékin ne veut pas d’un effondrement de la Corée du Nord. Les Chinois n’ont pas envie de voir une Corée unifiée à ses portes. Pas plus que de la présence militaire américaine et du pouvoir économique fort de Séoul. Sans compter que ce pays réunifié aurait des revendications territoriales sur la Mandchourie. » Le leadership de la péninsule coréenne change de main entre la Chine et les Etats-Unis mais ni l’un ni l’autre, pas plus que le Japon, ne souhaitent réellement une Corée réunifiée.

Alors que les tensions montent rapidement entre les différentes parties et que la Maison Blanche a durci le ton, Pékin observe avec inquiétude le resserrement des liens entre Washington, Tokyo et Séoul. Une nouvelle fois, un acte irrationnel de son très embarrassant allié nord-coréen affaiblit ses efforts pour rétablir le dialogue des Six. Pyongyang gêne aussi les initiatives chinoises pour augmenter l’influence de Pékin dans une zone toujours dominée par la puissance rémanente des alliances militaires de Washington. Un conflit régional entre les Corée, soutenu par les Etats-Unis et le Japon, ralentirait les énormes avancées de la stratégie maritime chinoise du collier de perles. De toute évidence, Séoul, Tokyo et Washington presseront Pékin de réduire ses aides logistiques à la Corée du Nord. Du côté de Pyongyang, il y a le double risque d’une conflagration militaire et l’effondrement du régime. Un scénario néfaste que le Bureau Politique a toujours refusé d’envisager.

Côté étatsunien, on se dirige vers un retrait militaire de la péninsule coréenne. Le commandement en cas d’urgence est prévu pour être transféré des Etats-Unis à la République de Corée en 2012. En outre, le leadership de la politique internationale de la péninsule coréenne est en train d’être transféré des États-Unis à la Chine avec l’approbation des administrations étatsuniennes de Bush à Obama. Selon Tanaka Sakai, dans le complexe militaro-industriel allié au Pentagone, les adversaires de la multipolarisation du monde ne l’entendent pas de cette oreille et souhaitent inverser cette tendance. Ils ne veulent pas s’asseoir et regarder l’Asie de l’Est passer sous la coupe de l’hégémon chinois de cette manière, avec le retrait étatsunien. Ils cherchent naturellement à tirer profit de l’incident du Cheonan pour déclencher une nouvelle guerre intercoréenne, et, comme au moment de la précédente guerre de Corée, de la développer dans une guerre entre les États-Unis et la Chine afin d’inverser la multipolarisation en Asie de l’Est. Tanaka Sakai dit s’avancer un peu trop loin mais suppose que les Etats-Unis ont orchestré une opération « false flag » en provoquant l’« attaque amicale » et en dissimulant à la République de Corée les présence et navigation du sous-marin étatsunien autour de l’île Baengnyeong.

Si une nouvelle guerre intercoréenne éclate à nouveau sur la péninsule coréenne, déclenchée par l’incident de Cheonan, le stationnement des forces armées étatsuniennes au Japon se poursuivrait pendant plusieurs années et les États-Unis utiliseraient à nouveau le Japon en tant que porte-avions insubmersible. Trouvant une sortie à la crise financière mondiale, l’économie japonaise serait donc favorisée et profiterait à nouveau de juteux marchés spéciaux en Corée du Sud.

Cependant, les multipolaristes étatsuniens semblent être plus fort que le complexe militaro-industriel et les centristes des États-Unis à la Grande-Bretagne. Le constat est que l’incident du Cheonan n’a pas abouti à une seconde guerre américano-coréenne. De plus, ce qui est regrettable pour ceux du Japon et de Corée du Sud qui souhaitaient poursuivre leur dépendance à l’égard des États-Unis, les États-Unis ont transféré à la Chine le rôle de l’atténuation des relations intercoréennes aggravées.

Kim Jong-il à Pékin

Le 30 avril 2010, le président chinois Hu Jintao s’est entretenu avec son homologue sud-coréen Lee Myung-bak, qui a assisté à la cérémonie d’ouverture de l’Exposition universelle de Shanghai. Trois jours plus tard, Hu Jintao a organisé une visite du président nord-coréen Kim Jong-il, en rendant possible un sommet Chine-Corée du Nord. On ignore s’il y aura ultérieurement de nouveaux pourparlers du groupe des Six, mais la Chine a certainement renforcé son rôle de médiateur entre les Corée du Nord et du Sud.

Aujourd’hui, beaucoup de citoyens sud-coréens sont venus à se méfier des déclarations gouvernementales sur l’incident du naufrage du Cheonan. Dans la République de Corée, le fait que le sous-marin étatsunien coulé près de la troisième bouée peut faire basculer l’opinion publique et changer à un moment ultérieur de la théorie du complot à la réalité. Tant que la politique nationale de Séoul dépend des États-Unis, toute demande de réponse aux questions entourant la troisième bouée restera sans suite. Mais dans la mesure où la République de Corée se déplace vers la multipolarisation, en mettant l’accent sur la Chine et de la coexistence pacifique avec Pyongyang, le couvercle sera enlevé.

Tanaka Sakai est le créateur, chercheur, écrivain et rédacteur en chef de Tanaka Nouvelles (www.tanakanews.com), un service de nouvelles en langue japonaise au Japon et dans le monde.

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